Critique

Drag-queens: magie, audace et créativité – Ma réponse à Sophie Durocher

Le vendredi 17 juin dernier, la chroniqueuse Sophie Durocher publiait un article intitulé « Drag-queen : bling bling, bitch et bijoux » dans lequel elle se posait les questions « Suis-je la seule qui n’éprouve aucun intérêt pour les drag-queens? » et « Suis-je la seule à ne pas comprendre pourquoi les drag-queens sont dans toutes les émissions? ».  Bien qu’en amorce de son article elle mentionne qu’en dépit de son questionnement, les drag-queens ne lui font « ni chaud ni froid », la position supposément défendue ici se subjectivise dès les premières lignes de ce qu’on peut qualifier de « torchon » tellement le contenu de l’article dépeint un univers qui est loin d’être celui des drags, témoignant d’une méconnaissance aigüe de Mme Durocher à l’égard de cet art de la scène. Je me suis longtemps questionné à savoir dans quelle catégorie j’allais inscrire le présent article et je crois que la section « critique » était la plus adaptée. Le jour-même de la publication dudit papier de Sophie Durocher, Rita Baga contre-attaquait avec une réponse juste, éloquente et solide qui a été relayée sur les médias sociaux plus de 2 500 fois au moment d’écrire ces lignes. Comme j’ai initié il y maintenant 7 ans un blogue qui sert à promouvoir et démocratiser l’art du drag, je ressentais le besoin de me prononcer moi aussi (sans prétention) sur la situation.

Sophie Durocher a surfé sur l’actualité récente entourant les drags pour l’inclure dans son article, du dévoilement des candidates québécoises – Gisèle Lullaby et Lady Boom Boom – qui concourront lors de la 3e saison de Canada’s drag race (attendue dès le 14 juillet sur Crave) et le ras-de-marrée de propos haineux sur les médias sociaux à la suite de l’annonce d’une édition de l’Heure du conte dans une bibliothèque de Dorval avec Barbada. Pourquoi en faire la promotion alors que vous consacrez votre tribune à rabaisser, dénigrer et diminuer leur travail en toute ignorance de cause? Il est vrai que, comme bien des choses, on ne peut faire l’unanimité. Mais faut-il utiliser sa « notoriété » pour inciter ses fidèles à la haine?

Leur présence plus accrue dans le paysage télévisuel témoigne d’une ouverture que les producteurs et les diffuseurs font preuve, chose qui manquait grandement dans votre article. Vous avez dépeint cette recrudescence comme si iels avaient voler la place à d’autres ou comme s’il y avait un lobby pour qu’on force la population à les aimer. On n’est loin du compte. L’offre télévisuel n’a jamais été aussi foisonnante grâce à la prolifération des plateformes en ligne. Ainsi, s’il y a quelque chose qu’on n’aime pas, on va voir ailleurs, tout simplement. Leur place, iels ne l’ont pas volée. Ce sont des artistes comme les autres et iels méritent ce temps d’antenne. Iels permettent de déroger d’un modèle hétéronormatif présent depuis déjà bien trop longtemps.

« Des talons hauts à paillettes, des cheveux longs et souvent blonds, des seins immenses, des ongles interminables, des jupes ultra courtes, des décolletés plongeants, du maquillage outrancier. » Est-ce vraiment cela votre conception des drag-queens? Combien en avez-vous déjà vues? Parmi celleux-ci, combien entrent dans ce moule? Ne cherchez pas trop loin. Prenons pour exemple Barbada, Mona de Grenoble et Rita Baga que nous voyons beaucoup dans la sphère publique ces derniers mois… je ne crois bien qu’aucune d’entre elles ne correspond à cette piètre description que vous en avez faite. Alors, il m’est difficile de m’expliquer de quelle manière vous en vêtes venue à écrire de telles insanités.

Déjà avec votre article, on sent votre maladresse d’aborder l’art du drag et vous avez la prétention de vous attaquez aux pronoms et à l’identité de genre. La prétention vous sied à merveille (lire le sarcasme ici). Je vais citer ici Rita Baga qui vous répond magnifiquement sur ce point :

« Autre point important: les pronoms et l’identité de genre. Sous quelle autorité doit-on décider et convenir des pronoms de chacun.e? Vous demandez pourquoi il faut dire « elle » quand on parle à une drag, quand en fait, il s’agit d’un personnage, interprété par un homme? Gros scoop ici Sophie, la définition d’une drag ne se limite plus à « un homme qui s’habille en femme ». Et les pronoms, ça ne s’assume pas. Ça se demande, et ça se respecte.

Lorsque je suis en Rita, c’est « elle ». Rita est un personnage féminin, mais elle fait aussi partie de mon identité.

Pas de préférence lorsque je suis « hors drag ». Je m’identifie « genderfluid ». Je vous en parle puisque vous semblez assumer mon genre, d’emblée. »

– Rita Baga

L’art du drag s’étend bien au-delà de votre conception. Celui-ci a grandement évolué avec le temps. Il est plus difficile que jamais de le résumer tellement les formes sont diverses. Avant de propager des faussetés dans des médias les plus (tristement) lus, je vous invite à vous informer. Être chroniqueuse n’enlève pas un certain devoir journalistique d’effectuer ses recherches avant d’aborder un sujet aussi complexe que celui-ci. Je salue l’initiative de nos drags d’avoir inonder votre compte Instagram en vous identifiant dans leurs photos. Vous y verrez une panoplie d’artistes aux genres et aux styles variés qui, mis ensemble, illustrent la magnificence que prend cette forme d’art de nos jours.

Il y aurait tant d’autres choses à réfuter de votre chronique, mais je vous ai déjà accordé bien trop d’importance. Si vous voulez en apprendre plus Mme Durocher, visitez le enmodrag.com.

Voici la réponse de Rita Baga à Sophie Durocher.

 » Ce matin Sophie Durocher a publié un article dans le Journal de Montréal sous le titre « Drag queen: bling bling, bitch et bijoux ».

Difficile de rester insensible devant ce ramassis d’inepties et de faussetés.

Vous trouvez qu’on voit trop de drags dans l’espace public et à la télé? Zappez. La télé a été, et est encore aujourd’hui, très hétéronormative et beige. Vive le changement. Vive la représentation.

Vous trouvez que les drags perpétuent une image stéréotypée des femmes(des talons hauts à paillettes, des cheveux longs et souvent blonds, des seins immenses, des ongles interminables, des jupes ultra courtes, des décolletés plongeants, du maquillage outrancier)? Sortez. Allez voir des spectacles de drags. Vous verrez que l’offre est multiple et ne se limite pas à votre description rétrograde et simpliste. La drag n’a pas de limites, les styles sont nombreux, les silhouettes variables et la joie contagieuse.

Je mentionnerai au passage la façon très peu subtile que vous utilisez pour juger les personnes qui choisissent de se vêtir de cette façon au quotidien. Quelle ironie dans un article qui essaie d’être « pro femmes ».

Autre point important: les pronoms et l’identité de genre. Sous quelle autorité doit-on décider et convenir des pronoms de chacun.e? Vous demandez pourquoi il faut dire « elle » quand on parle à une drag, quand en fait, il s’agit d’un personnage, interprété par un homme? Gros scoop ici Sophie, la définition d’une drag ne se limite plus à « un homme qui s’habille en femme ». Et les pronoms, ça ne s’assume pas. Ça se demande, et ça se respecte.

Lorsque je suis en Rita, c’est « elle ». Rita est un personnage féminin, mais elle fait aussi partie de mon identité.

Pas de préférence lorsque je suis « hors drag ». Je m’identifie « genderfluid ». Je vous en parle puisque vous semblez assumer mon genre, d’emblée.

Ma collègue et amie Barbada vient de vivre un événement assez traumatisant avec l’heure du conte. Votre réaction? Publier un article sur votre non intérêt envers un sujet que vous ne maîtrisez visiblement pas -les drags- en utilisant la photo de Barbada pour votre torchon. Quel manque de considération. Ça me dégoute. Et pour répondre à votre questionnement sur la marginalisation et les drags, une petite leçon d’histoire, peut-être? Les événements du Stonewall Inn? Marsha P. Johnson? Les drags sont au coeur des luttes de l’avancement des communautés de la diversité sexuelle et de genre depuis le tout début. Et je vous inviterai aussi à vous informer sur les enjeux intersectionnels.

Je peux comprendre aussi que certaines personnes trouvent qu’il y a « trop de drags » à la télé. Je peux aussi comprendre que pour d’autres, c’est sans intérêt. Ça ne peut pas plaire à toustes.

J’explique par contre difficilement ce genre de désinformation, de campagne de salissage et de diffamation gratuite.

Pour moi, l’art de la drag représente le merveilleux, la magie. Un monde où l’on sort des conventions de genre et de celle d’une société restrictive et convenue. Du beau.

Je n’ai aucun regret d’avoir décliné votre invitation à votre podcast, à vous et à votre conjoint. J’ai pensé que nous aurions pu échanger sur cet art que vous deux avez ridiculisé à maintes reprises dans vos chroniques respectives. Mais force est de constater que vous préférez vous écouter parler, plutôt que d’écouter, simplement. »

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