Dossier

La place des femmes dans le milieu du drag

En mode drag célébrera ses noces de bois au mois de juin prochain. Depuis ces 5 années-là, la place des femmes dans le milieu drag fut abordée sous différents aspects à travers une série de dossiers (dans l’ordre de parution) : L’ouverture aux femmes pratiquant le métier de drag-queen; Les défis liés à la « différence »; Vivre sa transition quand on est drag et; La renaissance des drag-kings et leurs défis. Toutefois, jamais une occasion de rassembler les différents points de vue en seul endroit permettant de les croiser les uns aux autres ne s’est fait auparavant. Ces dernières années, nous avons eu la chance de voir évoluer un bassin intéressant de femmes drag-queens en plus de jouir d’un retour en force des drag-kings. C’est en surfant sur cette vague que j’ai tenu à m’entretenir avec Alice Wildflower, Daisy Wood, Paloma, RV Métal, Sasha Baga, Velma Jones et Wendy Warhol qui ont toutes accepté de me partager leurs impressions sur le propos dont il est question.

Vous pouvez suivre le lien qui suit pour prendre au vote dans le cadre des Prix en mode drag.

Tout au long du présent article, il sera question de la place des femmes et non de l’ouverture. À la suite du passage de Michel Dorion à ma soirée « En mode drag » se met en mode drague le vendredi 3 avril dernier, il mentionnait que cette ouverture, elle existe depuis longtemps. Michel cumule une carrière de plus de 30 ans et il nous mentionnait que même à ses débuts, des femmes trans figuraient dans le paysage de la personnification féminine. En prenant en considération cet aspect, on doit alors davantage questionner la place que les femmes occupent aujourd’hui plutôt que d’une ouverture.

Il faut d’abord reconnaître que l’art du drag est traditionnellement masculin. Comme dans d’autres branches de métiers où cette réalité est effective, les femmes doivent faire leur place. Cette place, elles doivent la gagner non seulement auprès du public, mais également du milieu. On reconnaîtra toutefois au fil des années que la définition de drag-queen ou drag-king s’atténue de plus en plus afin de faire place à une perspective plus fluide et moins genrée face au personnage qui est endossé. Même si cet article se concentre sur la réalité des femmes, il n’en demeure pas moins que d’autres enjeux subsistent auprès de personnes qui ne se définissent comme étant ni homme ni femme dans leur vie de tous les jours. Or, cette perspective ne sera pas abordée dans cet article-ci.

Comme ce fut mentionné précédemment, nous avons statué que l’ouverture est présente depuis déjà un certain temps. Ce que nous observons toutefois en ce moment, c’est un nouvel apprivoisement du public face à la présence des femmes dans le milieu. Celle-ci s’est accentuée notamment par la présence de concours dédiés à la relève qui ont rouvert la voie, à commencer par Drag-moi, mais également Miss Cocktail et Dragwarts. Il y eut malheureusement une époque où les femmes s’adonnaient à l’art du drag, par l’intermédiaire de ces concours, dans le seul but de vivre un trip, sans toutefois se projeter dans l’avenir. Différents facteurs y sont en cause, ils seront décortiqués ici et là dans la suite du dossier.

Wendy Warhol a fait une entrée tardive dans cet univers, d’abord comme drag-queen, sous les traits d’Èva Pompidou aux côtés de la House of Laureen, puis à procédé une courte incursion comme drag-king en tant que Justin Tinderfake par l’intermédiaire du concours MX Fierté Canada, avant de finalement décider de revenir aux sources grâce à Wendy. Ce va-et-vient s’explique par le fait qu’à ses débuts, elle n’avait pas accès à d’autres modèles comme elle. Cette absence a fait émerger en elle un syndrome de l’imposteur. Il lui était alors apparu plus juste de faire carrière comme drag-king, cela s’inscrivait davantage dans une certaine « normalité ». Cette fausse impression, on l’a également fait miroiter en début de carrière à Velma Jones qui, rapidement dans son cheminement, a fait place à une autre facette de son alter ego, Johnny Jones, sans qu’elle n’ait eu le temps de finaliser le développeement de Velma. On lui a laissé entendre qu’elle perdurait plus longtemps dans le métier si elle poursuivait avec son personnage de drag-king. Considérant que Velma Jones est la seule drag-queen à avoir remporté les honneurs, tant à Drag-moi qu’à Miss Cocktail, en plus d’atteindre la finale de MX Fierté Montréal en 2018, il est dommage qu’une telle remarque lui ait été adressée. On pourrait penser à tort que ces concours ne sont pas suffisamment reconnus et qu’il s’agirait d’une réalité parallèle dans laquelle ce qui s’y déroule ne serait pas le reflet de la réalité. Pour sa part, Paloma, qui nous vient de Québec, se sentait elle aussi étrangère à cet univers qu’elle voulait joindre. Ce qui s’annonçait comme un trip d’un soir, à la suite des recommandations de son amie Lana Dalida, s’est avérée plus lucrative qu’anticipé alors que Gabry Elle l’a adoptée dès son passage aux Auditions du star tenue au bar Le Drague. Il faut avouer que dans la vieille capitale, il n’y a pas autant de modèles de femmes drags qu’à Montréal, ce qui a accentué son sentiment d’imposture. Paloma fut la gagnante de la première édition de Dragwarts et déjà, lors de la compétition, une consœur lui a laissé entendre que les femmes n’avaient pas leur place dans ce milieu.

Il faut savoir reconnaître que les concours sont à l’avant-garde sur plusieurs enjeux. Sachons y déceler leur apport important et tout ce que s’y dessine incognito, mais qui fait rapidement écho dans le reste du milieu. Même si RV Métal a opté pour le drag-king, il reconnaît le geste politique que représente la présence de femmes drag-queens. Il admire la réappropriation de la féminité que symbolise la présence de ces femmes dans ce milieu plus typiquement masculin. Il les encourage d’ailleurs à ne pas abandonner le combat, ni de le faire vaciller vers le leur. On aurait pu penser qu’une recrudescence des drag-kings, venant alors avec une émergence de femmes dans le milieu drag, allait favoriser un rapprochement pour faire front commun. Or, ce ne pas ce qui s’est passé. Même si leur présence dans les loges se manifestent sensiblement de la même manière, leur approche artistique se distingue considérablement. RV comme Velma reconnaissent qu’être drag-king leur offrent des opportunités de défendre des personnages qu’ils ne feraient pas en d’autres circonstances. Il n’en demeure pas moins que les opportunités ne se présentent pas de la même manière.

En effet, les drag-kings ont su rapidement retrouver leur place dans le paysage culturel montréalais. Toutefois, ce retour en force se distingue considérablement car on les retrouve sur plusieurs scènes d’établissements généralement destinées aux spectacles de drag-queens, ce qui n’était pas nécessairement le cas avant. Rapidement, ceux-ci ont réussi à obtenir un week-end au Cabaret Mado, ce que les femmes drag-queens n’ont réussi que très récemment, sensiblement à la même période. Wendy reconnaît qu’au-delà de leur combat, le milieu du drag en est compétitif car il est contingenté. Il faut savoir se démarquer, quitte à déranger. La seule chose qui la laisse amère est sans doute le fait qu’on est plus sévère envers une femme ambitieuse qui connaît une ascension jugée « trop rapide ». Il faut bien quelqu’un qui défonce des portes pour paver la voie. C’est ce qui lui y a notamment permis d’être la première femme à performer au bar le Cocktail.

Malgré une certaine facilité dans leur intégration, RV souligne l’importante de livrer la marchandise. Il n’aurait pas autant d’opportunités s’il n’arrivait pas à offrir un produit de qualité. La confiance qu’on leur accorde, notamment à lui et son conjoint Rock Bière, s’est concrétiser au mois de mars dernier alors qu’ils étaient à la barre de Bière & Métal. C’était la seconde fois que des drag-kings menaient une soirée au sein de l’emblématique institution qui surplombe la rue Ste-Catherine, au cœur du village gai, emboîtant ainsi le pas au spectacle One erection, réunissant les membres du groupe du même nom (lire l’article sur La renaissance des drag-kings et leurs défis pour connaître de qui il s’agit) commandé par Mado Lamotte elle-même. Il s’agissait d’une soirée de financement pour leur maison de production Pleurer Dans’ Douche en vue de leur spectacle Constellations – théâtre en rafale qui, dans les circonstances, sera reporté à une date ultérieure. Ce spectacle s’est révélé comme étant bien plus qu’un spectacle pour amasser des fonds : il est devenu une forme d’open stage lors duquel des drag-kings amateurs ont pu s’approprier la scène du Cabaret Mado. Notre tandem de kings se dit fier d’avoir donner le goût à d’autres femmes de s’essayer.

À la différence des drag-kings, les femmes drag-queens ont eu à faire valoir leur place. Cela s’est manifesté de multiples façons, notamment par des soirées à thème comme Bagalicious ou le Mardi à Mado, qui leur consacraient une tribune. Même si aujourd’hui cela serait mal perçu de leur part, Daisy croit que ces épisodes étaient nécessaires. Nécessaire afin de lancer un message clair. Comme nous sommes dans une société binarisée, il fallait jouer avec le genre pour combattre la genrification. Elle reconnaît qu’étant peu nombreuses, cela les freine dans leur désir de persister. Ces soirées nichées ont eu des effets variés, à la fois de sensibilisation face à un tournant qui opère dans le milieu autant qu’un geste de solidarité entre elles pour épouser ce message. Si ces spectacles n’ont plus leur place aujourd’hui, cela s’explique de la même manière qu’un spectacle entièrement constitué de femmes humoristes ne serait pas justifié. Il faut tout simplement accepter qu’elles fassent désormais parti du paysage. Comme Velma le dénonce, il ne faut plus le prendre comme quelque chose de « cute » et de passager. Il est évident que ces femmes ont réussi à faire leur preuve. Il ne faut plus les isoler, mais reconnaître leur présence et surtout, leur apport inconditionnel.

Il y a tout un processus qui vient avec l’art du drag et il est aussi rigoureux, quelque soit le genre auquel on s’identifie. Certaines, comme Sasha et Alice, ont d’autres formes de défis qui sont venus ajouter une couche supplémentaire. D’abord, Alice a fait ses débuts comme danseuse. En basculant du côté du drag, elle devait faire oublier la danseuse en elle lorsqu’elle fait place à son alter ego car au-delà de son personnage de drag-queen, Alice poursuit ses deux carrières parallèlement. Elle veut qu’on arrive à faire la part de l’une et de l’autre. Elle figure parmi les six finalistes de la présente saison de Dragwarts dans l’équipe de Gabry Elle. Alice est en couple avec le drag-king Will Charmer. Ensemble, ils essaient de profiter de confinement de manière positive en faisant évoluer leur personnage. Ils considèrent qu’il y a quelque chose de beau dans ce processus puisqu’ils se complètent si bien avec leurs idées. Ensemble, ils représentent les deux facettes du débat que représentent leur présence dans le milieu.

Pour sa part, Sasha pratique le métier de drag depuis près d’une dizaine d’années. Malgré sa transition, son personnage est antérieur à ce processus et il ne rime pas avec son genre. Quand cela fait autant d’années que tu travailles sur un personnage, tu ne veux pas le délaisser, encore moins dans son cas. Si Sasha a réussi à entreprendre son processus de transition, c’est largement grâce à son alter ego. Sasha doit composer avec une réalité encore plus particulière du fait que, les autres qui ont vécu la même situation qu’elle, ont fini par se retirer peu à peu. Sasha fait preuve d’une force incroyable d’avoir eu a réapprivoiser son personnage car elle « ne pouvait plus » être le même genre de drag qu’elle était. Il s’agit d’une pression qu’elle s’est imposée car elle voulait notamment faire la distanciation entre elle et son personnage, ce que certains ont encore de la difficulté à faire. Son plus gros défi s’est manifesté lors du concours des Pussycat drags alors qu’elle a senti qu’il fallait qu’elle atténue sa féminité afin de cadrer dans le moule. Ce travail de tous les instants aura été favorable à la grande fan en elle des Pussycat dolls alors qu’elle a joint les rangs du drag band.

Même si Velma perçoit une certaine récession des femmes drags dans le milieu, il faut espérer que le bassin qui existe actuellement perdure et qu’il perpétue ce travail déjà entrepris. Il est évident, comme toute bataille, que ce ne sera pas toujours facile. Si cet élan de solidarité persiste et que le public continue de manifester son ouverture, on devrait aisément continuer d’avancer vers quelque chose d’encore plus beau. Nous avons déjà pu offrir un certain portrait de cette ouverture au grand public par l’intermédiaire du docu-réalité Ils de jour, elles de nuit auquel avait pris part Ladypoonana. Ce sujet est richissime et je ne peux évidemment pas tout traiter, mais j’ose espérer que ce dossier a su apporter un bel éclairage sur cette réalité. Cheers mesdames !!

 

Vous pouvez suivre Sasha Baga sur chaîne Youtube Sashanel

Wendy Warhol vous offre chaque jeudi un spectacle en Facebook live dès 20h sur sa page.

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